Réflexion sur les aidants sexuels

Le conseil scientifique du CIF-SP, s’est questionné sur le métier d’assistant sexuel. Le débat sur les aidants sexuels a été initialement lancé par des associations liées au handicap. La sexualité est un sujet tabou chez les personnes atteintes de handicap comme chez les personnes âgées. L’accès à la sexualité est une question qui concerne la population âgée, par extension le débat sur les aidants sexuels la concerne aussi.

 

1/ Définitions

Le métier d’assistant sexuel est apparu dans les années 1980. Il fait débat en France depuis une dizaine d’année.

La définition du métier d’assistant sexuel elle-même fait encore débat. Le contenu de ce « service » varie selon les sources. Il va de l’accompagnement de la vie sentimentale, à la promulgation de gestes érotiques, jusqu’à l’aide pour permettre l’acte sexuel entre deux personnes qui ne peuvent l’accomplir sans, mais aussi la pratique complète d’un acte sexuel entre le bénéficiaire et  l’assistant sexuel.

Cet accompagnement a été pensé pour les personnes handicapées sans distinction de type de handicap.

Revenons sur la définition de handicap. Il en existe plusieurs définitions, il est d’ailleurs plus juste de parler de situations de handicap. Selon l’OMS1 le handicap est l’interaction entre des sujets présentant une affection médicale et des facteurs personnels et environnementaux. Selon la MDPH2 (Maison Départementale  des Personnes Handicapées), un handicap résulte de toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie, dans son environnement, par une personne, et ce pour quelque raison que ce soit.

Nous avons constaté la difficulté de donner un cadre à la pratique d’assistant sexuel, celle-ci n’étant pas bien définie et la population à laquelle elle s’adresse n’étant pas non plus déterminée de façon précise. Nous pouvons imaginer par exemple, qu’une personne atteinte de dépression sévère ou encore d’une addiction avec les difficultés sociales inhérentes à cette pathologie, soit susceptible de prétendre à ce service.

L’expertise du CIF-SP comprend à la fois le domaine des services à la personne et le public des personnes âgées. Le sujet nous a donc intéressés, premièrement en raison du positionnement de certains défenseurs des assistants sexuels qui souhaitent placer cette profession comme une profession de santé et d’autres comme un service à la personne. Deuxièmement, les personnes en situation de handicap deviendront également des personnes âgées. De même, en vieillissant, chacun d’entre nous sera susceptible d’être confronté à une situation de handicap. Enfin troisièmement, la sexualité des personnes âgées est un sujet tabou et un travail est à mener afin d’améliorer l’accès à la sexualité notamment pour les personnes âgées vulnérables.

 

2/ Questions posées par ces nouvelles professions

La sexualité est un phénomène physiologique que le psychologue Abraham Maslow a inscrit comme besoin fondamental, au même titre que les autres besoins physiologiques de survie que sont l’alimentation et le repos par exemple. Parce que la sexualité est un phénomène physiologique, doit-elle pour autant devenir un droit opposable ?

C’est avec cet argument que les défenseurs des assistants sexuels souhaitent faire intégrer cette pratique.

Pour rappel, un droit opposable est une notion juridique qui signifie que le droit qui a été reconnu au citoyen, peut être « opposé » à une autorité chargée de le mettre en œuvre. Le citoyen dispose donc de voies de recours pour obtenir la mise en œuvre effective de son droit et la puissance publique a une obligation de résultat. Il existe en France actuellement trois droits opposables : le droit à la protection de la santé, le droit au logement et le droit à la scolarité.

Si cette définition est retenue, cela signifie que toute personne peut justifier du recours aux assistants sexuels, considérant par exemple avoir un handicap social ne permettant pas d’avoir une vie affective et sexuelle.

Nous voyons ici que la frontière peut être ténue avec la prostitution. La frontière est d’autant plus fragile que le métier d’assistant sexuel tel qu’il est présenté, nécessite l’utilisation du corps de l’autre de façon monnayée. Est-il vraiment possible de différencier prostitution et travail d’assistant sexuel ? Quelles seraient les conditions pour ne pas franchir cette limite ?

Les témoignages3 que nous avons entendus relataient souvent le besoin  de prise en considération et de réappropriation du corps dans son ensemble, avec  sa dimension érotique, sensuelle, mais aussi le besoin de vie affective. C’est parfois ce dernier point qui était mis le plus en avant.

Cela met en exergue le problème de l’isolement social et de la solitude mal vécue. En effet dans la plainte : « les personnes handicapées sont souvent seules et n’ont pas de sexualité », le problème est-il d’être seul ou sans sexualité ? Car être seul ne signifie pas pour autant ne pas avoir de sexualité et avoir une sexualité n’empêche pas le sentiment d’isolement.

L’une des réponses à la plainte qui paraît centrale, est d’améliorer la considération et l’intérêt que portent les soignants, notamment médecins, à la vie affective et sexuelle des personnes en situation de handicap. Aux médecins de l’intégrer dans leur prise en charge, notamment des personnes atteintes de handicap moteur, la sexualité étant un domaine de santé au même titre que les problèmes organiques. Cela passe par un dialogue, une information, une éducation sexuelle pour apporter entre autre des réponses parfois techniques, parfois psychologiques.

C’est la position du CCNE4 (Comité Consultatif National d’Ethique) qui l’exprime ainsi : « leur revendication est avant tout d’accéder à cette vie affective que, normalement, connaît tout un chacun et d’être reconnus comme possible objets de désir. »

L’affection ne peut être à sens unique, ne se décrète pas et donc ne peut pas être monnayée.  En cela pour nous, un aidant sexuel ne peut pas être une réponse à cette carence.

Il reste la problématique de l’appropriation de son corps pour les personnes atteintes de handicap. Celle-ci peut être rendue complexe en raison de problèmes moteurs. Un travail de (re)prise de possession de son corps, pas uniquement au sens moteur, mais aussi sensoriel avec un travail sur l’un des cinq sens essentiel qu’est le toucher, peut être fait en partenariat avec les kinésithérapeutes par exemple. Cela peut initier l’apprentissage de l’intimité, voir le réapprentissage d’une nouvelle intimité lorsque le handicap apparaît au cours de la vie. Cette facette de la rééducation est peu ou pas appréhendée, elle ne rentre pas actuellement dans le cadre du travail de kinésithérapie. Nous nous questionnons donc sur l’opportunité d’élargir la prise en charge de rééducation au champ de l’intime.

Enfin, affection et sexualité sont des besoins fondamentaux. Chacun ressent ces besoins à des niveaux qui lui sont propres et qui sont partiellement conditionnés par le regard d’autrui et les « normes sociétales ». Chaque être humain doit pouvoir choisir sa sexualité, y compris une absence de sexualité. Par la demande d’accès à une sexualité normale, on peut comprendre le besoin de ne pas se sentir différent. S’il n’y a pas une, mais des sexualités, choisies par chacun, il n’y a plus besoin de revendiquer cette normalité.

 

3/ Chez la personne âgée

La sexualité chez la personne âgée est un tabou encore plus important que chez la personne en situation de handicap. En effet, s’il est admis que la personne en situation de handicap (c’est-à-dire une personne de moins de 60 ans selon la définition administrative) a des besoins sexuels, ce n’est pas admis pour la personne âgée. Dans le domaine de la sexualité, nous constatons que la société fait une différence entre reconnaître des besoins et admettre les moyens nécessaires pour y accéder. Concernant les personnes âgées, la norme admise le plus fréquemment est la disparition des envies sexuelles, passé un certain âge.

Pourtant les besoins d’affection,  de vie sexuelle (qui comprend le désir pour l’autre et l’envie d’être désiré), sont présents à tout âge, quelle que soit l’autonomie des personnes, chez les femmes comme chez les hommes, avec ou sans trouble cognitif.

Chez les personnes âgées vulnérables, l’accès à la sexualité est rendu encore plus difficile lorsqu’elles résident en EHPAD5.

En collectivité aussi la vie affective existe. Ainsi des couples peuvent se former. Ces couples doivent être respectés dans la mesure où il y a consentement et la situation n’engendre pas de souffrance. Même dans une situation où il existe des troubles cognitifs engendrant des difficultés de discernement, la situation doit être respectée s’il n’ait pas constaté de signes évoquant des violences.

La vie affective doit donc être respectée et la vie sexuelle doit être permise. Pour cela, elle doit être intégrée dans la vie de la communauté, en particulier par le personnel des EHPAD. Penser et accepter que cela existe permet déjà de lui laisser une place.

Ainsi, lorsque les soignants manipulent les corps des personnes âgées, ils doivent garder à l’esprit que certains gestes peuvent avoir une portée érotique. Le respecter permet de répondre à l’une des carences qu’avancent les pro-assistants sexuels.

Avoir une sexualité nécessite d’avoir des temps et des lieux d’intimité. Cela nécessite de pouvoir investir sa chambre comme un lieu privé, et que cette vie privée soit respectée. On pourrait aussi imaginer des espaces dédiés à des moments intimes pour répondre aux besoins de chacun. Des moments d’intimité peuvent être proposés, à l’occasion des moments de toilette par exemple. Pour que cette attitude soit possible, chacun doit être à l’écoute de l’autre, on doit prendre le temps de s’interroger sur ses pratiques.

 

Conclusion

Le CCNE4 recommande de mettre en place, pour les personnels soignants et éducatifs, une formation à la sexualité de leurs patients. Cette formation devra, selon l’avis, «avoir un côté technique (par exemple faciliter les relations physiques entre personnes handicapées, physiques, faciliter l’accès à des moyens mécaniques de satisfaction sexuelle ». Elle devra «déboucher sur une éducation adaptée à la spécificité de chacun, dans le respect de son intimité et de son souci de discrétion».  Pour autant, ce cadre n’inclut pas une mise en jeu de l’intimité du soignant et encore moins de son corps.

Nous nous plaçons dans la même ligne. Ne devons-nous pas avant tout favoriser ce qui est déjà possible ? Un travail de sensibilisation des soignants à l’existence d’une vie affective et sexuelle ainsi que de la notion de désir et du besoin tactile chez les personnes âgées et personnes atteintes de handicap doit être entrepris.

 

Sources :

  1. Organisation Mondiale de la Santé

Aide-mémoire N°352, Dec 2015

Disponible sur : http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs352/fr/

  1. Maison Départementale des Personnes Handicapées

Définition du handicap, 12 Mai 2011

Disponible sur : http://www.mdph.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=111&Itemid=82

  1. Emissions contenant des témoignages :

http://www.franceculture.fr/emissions/lheure-du-documentaire/les-corps-solidaires#

http://www.franceculture.fr/emissions/le-magazine-de-la-redaction/je-veux-faire-lamour-paraplegique-demande-assistance-sexuelle

http://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/tous-en-suisse-45-retour-sur-la-profession-dassistant-sexuel-r

http://sante.lefigaro.fr/actualite/2012/04/27/18094-lassistance-sexuelle-nest-pas-prostitution

http://sante.lefigaro.fr/actualite/2013/03/21/20097-handicap-lessonne-prete-experimenter-laide-sexuelle

http://sexologie.blog.lemonde.fr/2014/05/04/a-quand-le-sexe-en-ehpad/

  1. Comité Consultatif National d’Éthique pour les Sciences de la Vie et de la Santé

AVIS N°118, Vie affective et sexuelle des personnes handicapées Question de l’assistance sexuelle

  1. Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique

Vie affective et sexuelle dans les institutions pour personnes âgées et comportement des professionnels : l’apport de la promotion de la santé. 2014

Disponible sur :http://documentation.ehesp.fr/memoires/2014/mip/groupe_26.pdf

 

Personnes présentes :

Luc Bonet, Linda Boureau, Boris Cailleau, Véronique David, Cyrille Gallion, Colette Lepetit, Chrisitine Mauget et Marie Savatier.